Réflexions sur l’écriture en maîtrise de sociologie (Danièle Chabrier)

Où notre apprentie chercheuse se demande bien quoi faire de ses « petites histoires »…

Cette réflexion sur l’écriture, au départ « commande universitaire », a été construite autour des questionnements soulevés sur l’élaboration des matériaux de recueil de données d’enquête, le ou les journal/aux de bord, et leur restitution sociologique. Ou comment passer d’un vécu intime, parfois douloureux, à l’écrit académique.

La question posée était alors de savoir ce que j’aurais « mis de côté » dans ce recueil de matériaux pour la rédaction du mémoire, premier écrit estampillé « sociologique » du postulant chercheur.

Le contexte du « vécu », matière des journaux de bord.

« Ancienne expatriée humanitaire, ma démarche de recherche sociologique se situe au niveau de l’étude des retombées économiques et sociales des actions des ONG. Le choix d’aborder cet axe par le personnel local des ONG résulte des observations réalisées au cours de plusieurs expériences humanitaires sur une durée totale de 9 années alternant missions terrain, travail au siège, accueil retour expatriés, ainsi qu’une correspondance suivie avec plusieurs membres des personnels expatriés et nationaux des anciens terrains pratiqués. »

C’est ainsi que commence mon mémoire de maîtrise intitulé Des pratiques aux représentations d’une catégorie socioprofessionnelle « indigène » : le « personnel local » des ONG, l’exemple de Care Comores. Cependant, il serait plus juste de dire que : d’une part questionnée par des écarts économiques toujours plus grands entre le Sud et le Nord malgré les interventions de nombreuses ONG et l’aide bilatérale, j’ai d’abord cherché à comprendre la teneur de l’action humanitaire sans savoir tout à fait comment m’y prendre. A l’appui de ce questionnement, un « concours de circonstances » et une curiosité déjà ancienne envers d’autres modes de vie, d’autres lieux ont été alors à l’origine d’un « engagement humanitaire », une entrée dans un « monde » qui m’était totalement inconnu et où je ne possédais aucune relation. J’ai donc abordé ce milieu avec, en première motivation, l’envie profonde de partager des moments de vie avec d’autres « gens », de découvrir d’autres cultures, d’autres manières de penser, manger, croire, aimer, combattre, vivre et une curiosité plus « intellectuelle » envers les conséquences des actions humanitaires.

Si le questionnement « intellectuel » s’est fait ensuite de plus en plus précis, avec l’élaboration d’un discours très critique au fur et à mesure des expériences, la recherche de rencontres, de connaissances est toujours restée le principal moteur de la poursuite de cet engagement. C’est sans doute aussi le décalage entre ces motivations et les représentations habituelles liées à l’humanitaire – aide, assistance, apport de « civilisation », ou aventure – qui m’a permis d’avoir un regard différent sur les modalités de nos interventions, de ne jamais adhérer pleinement à un « discours humanitaire » porteur de valeurs dans lesquelles je ne me reconnaissais pas.

C’est en constatant auprès d’une grande partie de mon entourage la non-recevabilité des critiques sur nos actions – principalement au nom d’un « devoir d’assistance », ce que Philippe Juhem a appelé le « consensus autour de l’action humanitaire » – que j’ai ressenti un besoin de formation, l’acquisition d’outils de réflexion et méthodologiques pour argumenter plus scientifiquement ce discours critique. Le suivi du cursus de sociologie est donc postérieur et motivé par mes fonctions d’expatriée humanitaire, fonctions qui restent, jusqu’à aujourd’hui, les principales représentations liées à ma personne lors des observations terrains.

La première conséquence pour cette étude a donc été d’occuper une double position, étudiante enquêtrice et cadre de l’association qui m’employait, ce qui m’obligeait, d’un point de vue éthique et professionnel, sur deux domaines.

Le deuxième effet est sans doute de pouvoir distinguer deux « positions d’enquêteur » lors de ce terrain. Tout d’abord en tant qu’expatriée expérimentée j’enquêtais dans un milieu connu, une mission d’ONG, dont j’avais assimilé les codes, la vigilance se situant alors dans l’acceptation des évidences sans les questionner ou la mise en catégorie trop rapide. D’autre  part, et comme lors de chaque nouvelle mission, c’est une nouvelle culture, un nouveau pays avec son histoire et son système social, sa langue, ses particularités qu’il me fallait découvrir, comprendre.

Il peut être utile enfin de rappeler que les conditions d’enquête participative sont ici sensiblement différentes de celles que pourrait connaître un chercheur impliqué dans une organisation du travail où il ne passe que quelques heures par jour. Une autre particularité est donc l’immersion totale, 24h/24, 7 jours sur 7 dans le milieu d’enquête. Il n’y a sur le terrain aucune sphère réellement privée, aucune possibilité d’échapper à la fonction représentation de l’ONG, et ce sur des périodes de plusieurs mois. Les maisons, les voitures, qu’elles soient individuelles ou collectives, sont louées au nom de l’association, le personnel de maison, obligatoire et très présent dans tous les moments de la vie « privée », employé par l’ONG, les possibilités de discours contrôlées par l’ONG, les téléphones, connexions internet au nom de l’ONG, les relations fortement marquées par la fonction sociale, nous nous appelons AMI, HI ou MSF avant Pierre, Danièle ou Pascal. Bon nombre de points de nos contrats d’embauche régissent nos actes privés. Un état d’ébriété inopportun même en dehors des heures de travail, des amitiés non agréées, des paroles jugées intempestives ou tout simplement une conduite hors travail estimée contraire à la « bonne image » de l’ONG ou à ses intérêts peuvent être à l’origine d’un rapatriement rapide.

(…)

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Texte mis en partage au sein du labo le 10 juillet 2014

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